La photographie de reportage, une fenêtre sur le monde
Au début de ma carrière de photographe pro, je n’avais que vingt trois as, la photographie de reportage a été sans doute la plus enrichissante et la plus engageante expérience pour une jeune femme à peine mature sortie tout juste des bancs d’écoles. Je plongeais avec empressement et innocence, mes yeux et mon coeur, dans un inconnu tout aussi merveilleux qu’il peut être cruel.
Le reportage est bien plus qu’un simple enregistrement du réel. Il est une fenêtre ouverte sur le monde, un regard singulier posé sur les événements, les peuples, les lieux et les instants qui façonnent notre époque. Par le biais de différents objectifs, je captais l’essence du moment : la résilience d’une communauté, la grâce d’un geste anodin, l’envol d’un parapentiste ou encore la beauté insoupçonnée d’un animal ou d’un paysage vu du ciel.
L’intérêt du reportage photographique réside dans sa capacité à nous informer tout en éveillant l’émotion. Il documente le monde avec rigueur et humanité, offrant à chacun la possibilité de voir au-delà de son quotidien. Un peu cachée derrière mon appareil, je devenais alors une passeuse d’histoires, une témoin engagée qui révèle ce que l’on ne voit pas ou ce que l’on ne veut pas toujours voir.
Mais au-delà du fait brut, il y a la beauté. Non pas une beauté artificielle ou esthétisante, mais celle qui naît de la vérité du moment. Une lumière qui caresse un visage marqué, un regard échangé au cœur d’un drame, un instant suspendu dans le tumulte de la vie. Cette beauté révélée touche, interroge, émerveille. Elle nous rappelle que même dans les zones d’ombre, l’humanité persiste et rayonne. Ces fenêtres ouvertes m’ont réconciliée avec l’humain et m’ont apprise à voir au-delà et à ne plus craindre l’inconnu. Le reportage élargit notre champ de vision, nourrit notre curiosité et réveille notre conscience. Un acte d’observation, mais aussi d’émerveillement, une preuve que chaque fragment du monde recèle une histoire à raconter et une émotion à partager.
Un extrait de la Yakoutie en 2003
Une marque intemporelle revisitée avec émotions. Un voyage de trois mois qui m’a radicalement changé, tellement les conditions étaient rustiques, rudes et magnifiquement simples. J’y ai fêté mes 26 ans.
Ici quelques photos dans un village, Khamagatta, où les élèves de l’école, de 7 à 15 ans, apprenaient le français ! Je me suis attardée quelques jours pour y faire un reportage, “Classe de français au pays des rennes et de la démesure” ( à voir dans la section Articles, publication presse). Bon dans ce village, il n’y avait que des vaches. Mais plus au nord, j’ai rencontré les éleveurs de rennes et même monté dessus. Pauvre bête !
Et pendant cette semaine dans cette école, je leur ai enseigné deux chansons françaises, à la demande du professeur. J’avais choisi, '“L’hymne à l’amour” d’Edith Piaf et “Je l’aime à mourir” de Francis Cabrel. Ahah, oui je sais, j’étais très fleur bleu à cette époque !!
En dessous, les photos au format 6×6, avec un Hasselblad 503 CW, négatif noir et blanc, Tmax 400. Ces scannes datent de 2005. Ils mériteraient d’être refaits. 20 ans plus tard, il y aurait sans doute plus de qualité et d’homogénéité dans le rendu des noirs et blancs.
Il est des voyages qui marquent plus que d'autre. Des voyages hors du temps dans des régions improbables, chargées de mystères et de traditions où la nature est reine, où l'homme n'impose rien et n'a d'autres choix que de s'adapter. Des voyages insolites, des voyages que l'on ne revivra jamais tellement la chance nous a souri et nous a envoyé dans un pays que l'on aurait même pas soupçonné y aller un jour. Je ne savais même pas où c’était à la base !
Me voilà en Yakoutie.
République fédérale indépendante, cette région encore peu connue de l'ancienne URSS, située complètement à l'est de Moscou, à environ 8000Km pour sa capitale Iakoutsk, est presque six fois plus grande que la France, entre le cercle polaire et la Mongolie.
Mon avion atterrit à Moscou le 30 aout 2003 à 6H du matin. Les démarches à l'époque pour obtenir le Visa Russe sont tout un parcours du combattant. Et pour l'entrée en Yakoutie il faut une lettre d'invitation d'une famille locale.
Lettre que j'obtiens grâce aux contacts et amis d'Emilie Maj, l'étudiante strasbourgeoise en Anthropologie, que j'ai suivi et qui repartait là-bas continuer son doctorat sur l'image du cheval dans la culture Yakoute.
Emilie est déjà là-bas, je me retrouve donc toute seule à Moscou dans l'ancien aéroport à la réputation plutôt flippante et scabreuse et dont quelques personnes en France m'avait bien mis en garde avant de partir. Pour rien peut-être, je ne saurai jamais mais en tout cas je suis sur mes gardes et plutôt assez intimidée par la grisaille et la lugubrité des lieux.
Le nouvel aéroport est situé à l'autre bout de la ville. J'ai une quinzaine d'heures devant moi. Le taxi qui me porte là-bas fait quelques détours pour me montrer quelques lieux historiques, la place Rouge etc. Seulement je ne peux pas descendre, on ne fait que passer.
En y pensant maintenant, toutes ces images de mon arrivée en Russie sont comme dans un rêve au contours floutés. Je ne pouvais pas prendre de photo. Et je ne sais plus pourquoi. J'ai pas une seule photo de Moscou et même de Iakoustk, plus tard. C'est vrai qu'à cette époque je travaillais en argentique, mes deux fidèles Leica, un 35mm f2, un 90mm f1,8, une centaine de pellicules et mon bon vieux Hasselblad et son 80mm. Je faisais beaucoup moins de photos que maintenant avec le numérique.
La montée dans l'avion bimoteur de chez Aéroflot me rappelle les histoires racontées par un vielle ami français quelques semaines avant : "tu sais ces avions sont tellement vieux et mal entretenus qu'il arrive souvent qu'ils tombent au milieu de nulle part, et dont on entend jamais parlé." Après l'épreuve de l'aéroport, voilà celle de l'avion. Huit heures où je serre les fesses et me surprend moi-même à prier.
Depuis, je n'écoute plus les mauvaises histoires des gens sur tel ou tel pays. Je suis devenue sourde à la négativité des autres et plus sereine vis à vis de la mort. Rien ne peut changer le destin. Si tu dois mourir et ben c'est que c'est le jour. Et puis une vieille dame m'a dit un jour que j'aurai une vie très longue. Alors pourquoi angoissée!! Ahah !!
On croit bien ce qu'il nous arrange!
La monochromie des lieux à mon arrivée à Yakoutsk, avec un I ou un Y, me donne pas la meilleure des impressions; la fatigue aidant, 48h que je n'ai pas dormi, je sens l'angoisse monté. Il m'en fallait peu à l'époque et pourtant je voyageais déjà beaucoup. Les couleurs et la lumière sont primordiales pour garder le moral. J'étais une telle éponge, que cela devenait gris aussi dans ma tête. Peut-être pour ça que je n'ai pas réussi à faire des photos dans cette ville. Je ne trouvais rien de beau. Ralala, si j'y retournais maintenant, ce serait bien différent.
Emilie me conduit dans la famille de ses amis, auteur de ma lettre d'entrée en Yakoutie.
Sur la route, je découvre la ville, les routes, les bâtiments. Tout est gris ou noir, une nuance de gris qui ne se termine pas sur du blanc comme on peut avoir sur les palettes de retouche que l'on utilisait à l'époque pour repiquer nos photos avec un pinceau.
Ajouter à cette ambiance tristounette, le ciel n'est même pas bleu, il est gris. Lui aussi.
Il a peut-être du mal comme moi à s'égayer face à cette ambiance délavée.
Le réseau de tuyaux hors sol qui coure le long des routes ou au-dessus, lors des croisements, n'en finit pas de plomber l'atmosphère.
Emilie m'explique que le sol est gelé en permanence, le permafrost. Et qu'il est donc impossible d'enterrer les tuyaux. Il y en a de toutes sortes, pour l'eau potable, l'eau usée et l'électricité. Un labyrinthe suspendu dont on ne voit jamais l'issue.
Heureusement l’accueil que la famille Yakoutsk me réserve, me redonne du baume au cœur. Quand il est fait froid dehors, va voir dedans. Ahah. Le décor urbain est peut-être fade et insipide mais l’intérieur de leurs maisons est coloré et brillant de générosité.
Je comprends mieux pourquoi je suis là.
Enfin je comprends surtout le lendemain quand nous reprenons l’avion, un autre bimoteur, direction le grand nord au-dessus du Cercle Polaire.
On est le 2 septembre et je fête mon anniversaire au pays des rennes et de la démesure.
L’aventure commence dès la descente de l’avion qui vient de déposer sur une piste en terre ses voyageurs et sa cargaison. Pour le village c’est l’événement hebdomadaire.
Et en plus quand deux nanas, plutôt blondes (le mien un blond plutôt délavé lui aussi mais par le soleil), débarquent, ce n’est même plus un événement. C’est un rassemblement. En quelques minutes tout le village est là.
Nos hôtes se détachent de la foule et nous rejoignent timidement. C’est la quatrième fois qu’Emilie revient. Elle est la première occidentale à avoir mis les pieds dans cette région. Je suis donc la deuxième. Je vous laisse imaginer la curiosité suscitée. (…)

